Publié le 5 juillet 2026

Une gare pas comme les autres fête ses 160 ans

Une gare pas comme les autres fête ses 160 ans

Le 9 mars 1866, une locomotive à vapeur sifflait pour la première fois à Lourdes. En 2026, la gare de Lourdes célèbre ses 160 ans : 160 ans de voyageurs, de pèlerins, de malades venus de toute l’Europe, 160 ans d’une gare unique en France, pensée pour l’accueil de tous. Pour marquer cet anniversaire, la Ville de Lourdes est allée à la rencontre de Jean-Pierre Lefort, qui fut chef de cette gare pendant dix-huit ans. Son témoignage, nourri d’anecdotes rares et d’une affection profonde pour ce lieu hors du commun, rappelle que derrière chaque train, il y a une histoire. 

Elle aurait pu ne jamais exister. Le projet initial de la ligne reliant Pau à Tarbes ne desservait pas Lourdes. C’est l’intervention décisive d’Achille Fould, ministre de Napoléon III, conjuguée à la notoriété grandissante des Apparitions, qui fit dévier le tracé vers la cité pyrénéenne. Le 9 mars 1966, une gare de bois est inaugurée sur le bas-côté de la voie ferrée, longée par de simples trottoirs. Dix-huit jours plus tard, la locomotive à vapeur “Ville de Béziers”, filant à 60 km/h, entre en gare pour la première fois. Lourdes entre dans l’ère du rail et le monde entre à Lourdes. 

Ce que nul n’imaginait encore, en cet hiver 1866, c’est que cette gare de bois serait un jour le point de contact de centaines de milliers de pèlerins avec la cité mariale. Moins d’un an après son inauguration, l’abbée Laparade, de Bayonne, organise le premier train spécial de pèlerinage pour 700 fidèles basques : une révolution ! En 1897, les voitures sont aménagées pour accueillir les malades. En 1908, pour le Cinquantenaire des Apparitions, ce sont 525 trains spéciaux qui convergent vers Lourdes, transportant 300 000 pèlerins. La gare, reconstruite en maçonnerie en 1875, puis dotée de sa structure métallique définitive et de quais de 92 mètres en 1887, n’est plus un simple arrêt ferroviaire. 

“Un plaisir permanent” 

Jean-Pierre Lefort a passé dix-huit années de sa carrière à la tête de cette gare pas comme les autres. Aujourd’hui retraité, il évoque avec précision ce qui en fait l’unicité absolue dans le paysage ferroviaire français. “La gare de Lourdes est la seule pensée et structurée pour accueillir des trains spéciaux affrétés, explique-t-il. Des voies entières leur sont dédiées pour permettre un accueil confortable et sécurisé aux pèlerins malades.” À son époque de direction, ces mêmes voies ont vu transiter plus de 780 trains par saison, transportant plus de 500 000 pèlerins.

Ce que Jean-Pierre Lefort décrit dans ses mots, c’est une gare dotée d’une âme. “C’est un plaisir permanent. Les pèlerins arrivent souriants, heureux d’être à Lourdes, valides, malades, accompagnants.” Dans ses souvenirs, le folklore unique propre à ces quais : des pèlerins du Nord en tenue de mineurs, des Italiens chantant en chœur sur les quais en attendant le départ, des fanfares militaires accueillant le Pèlerinage Militaire International, des milliers de jeunes lors du Frat… Une symphonie humaine que nulle autre gare de France n’a jamais connue. 

La nuit où deux mille pèlerins ont dormi en gare

Parmi les moments forts qui jalonnent la mémoire de Jean-Pierre Lefort, un épisode résume à lui seul l’extraordinaire singularité de cette gare. En 2010 ou 2011, trois trains affrétés par l’Ordre de Malte attendent leur départ. La neige, en mai, a abattu des arbres sur la voie vers Capvern. Deux mille pèlerins se retrouvent bloqués pour la nuit, à Lourdes. 

L’équipe SNCF s’est mobilisée pour que cet événement exceptionnel se déroule dans les meilleures conditions, raconte l’ancien chef de gare. Le Maire est venu m’apporter son soutien et m’a fait ouvrir les portes de l’hôpital de Lourdes pour obtenir des repas médicalisés.” rapporte Jean-Pierre Lefort. 

La visite de Jean Paul II avait, en 2004, constitué une autre épreuve organisationnelle. Les autorités, craignant la saturation de la ville, avaient interdit l’accès routier. Chaque visiteur devait rejoindre Lourdes par le rail depuis Tarbes ou Pau. Une navette ferroviaire toutes les quinze minutes, des rames de banlieues parisiennes à deux étages convoyées en urgence. “Toute l’équipe a fini épuisée mais fière d’avoir réussi ce challenge sans accrocs.”

Ce qui a changé, ce qui ne changera pas

Le monde a changé autour de la gare. L’avion, le bus, la voiture puis internet ont transformé les habitudes des voyageurs et pèlerins. Le nombre de trains spéciaux à diminué. Mais Jean-Pierre Lefort souligne un paradoxe : le nombre de pèlerins venant individuellement par les trains réguliers a fortement augmenté. Le train reste pour beaucoup d’organisateurs de pèlerinage le commencement symbolique du voyage intérieur. Dans les années 2010, la transition vers les rames TGV a suscité des craintes. Le confort des rames à grande vitesse a rapidement effacé ces réticences. 

Aujourd’hui encore, des voies spécifiques de la gare de Lourdes sont réservées aux trains de pèlerinage et un Pavillon de malades, construit à proximité et confié à l’Hospitalité Notre-dame, permet d’accueillir les personnes en attente de transfert vers les structures d’accueil médicalisé. La gare reste ce qu’elle a toujours été depuis 1866 :  le premier contact de centaines de milliers de pèlerins avec la cité mariale. 

Comment Jean-Pierre Lefort imagine la gare dans 160 ans ? “Pas de réponse !” dit-il sans détour. Certains lieux échappent à la prospective, ils appartiennent à l’éternité du présent. 

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